Du côté de Canaan – Sebastian Barry

Traduction (irlandais) : Florence Levy-Paoloni
Titre original : On Canaan’s Side
Editions Joelle Losfeld, 2011, 275 pages

 

Les premières phrases :
Bill n’est plus.
Quel bruit fait le coeur d’une femme de quatre-vingt-neuf ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu’un silence, certainement à peine plus qu’un petit bruit ténu.

 

L’histoire :
Bouleversée par le suicide de son petit-fils Bill, hanté par le traumatisme de la guerre du Golfe, Lilly Bere décide de mettre à son tour fin à ses jours, après quatre-vingt neuf ans d’une vie bien remplie et désormais dénuée de saveur. Apaisée et résignée, la vieille dame profite de ses dernières semaines en ce bas monde pour écrire ses mémoires, revivant ainsi les principaux épisodes d’une existence mouvementée et ponctuée de drames.Lilly Dunne quitte son Irlande natale peu après la première Guerre Mondiale, en compagnie de son fiancé Tadg, recherché et menacé de mort par l’IRA. Le jeune couple débarque aux Etats-Unis, où Lilly, devenue domestique aux côtés de son amie Cassie, découvrira le racisme et (peut-être) l’amour, en la personne de Joe Kinderman, énigmatique policier de Cleveland au passé mystérieux.

(mon résumé est quelque peu simpliste, mais je ne voulais pas spoiler l’intrigue, dont il est préférable de découvrir au fur et à mesure les multiples rebondissements)

 

L’opinion de Miss Léo :

 

Quel beau roman ! Je l’ai emprunté à la bibliothèque après avoir lu les avis enthousiastes de Jostein et Clara, et je n’ai pas été déçue. Sebastian Barry prête sa voix à Lilly Bere, et signe un récit plein de douceur et de délicatesse, bouleversant de pudeur et de simplicité. Les titres des chapitres décomptent le nombre de “jours sans Bill”, ce qui donne encore plus de poids à la confession d’une vieille dame ayant perdu sa (dernière) raison de vivre.Lilly, orpheline de mère et fille d’un policier, évoque d’abord les conditions de vie de sa famille en Irlande. La disparition de son frère aîné Willie, mort sur un champ de bataille de Picardie, marque le début d’une série de tragédies. Le destin (et les guerres) semble(nt) en effet s’acharner sur Lilly, qui n’aura jamais de chance avec les hommes. Tous finissent par disparaître, généralement de mort violente, parfois dans des circonstances mystérieuses, à l’image de Joe Kinderman, avec lequel elle semblait pourtant en mesure d’accéder enfin au bonheur. La vieille femme raconte sa vie par tranches successives, évoquant sur le même ton les petits instants de félicité du quotidien et les drames les plus douloureux. On a parfois le sentiment que cela fait tout de même beaucoup de malheurs pour une seule femme, mais Sebastian Barry ne tombe jamais dans la facilité, et évite le pathos. Lilly n’est d’ailleurs pas dépourvue d’humour, et l’on s’attache facilement à cette femme digne, pas épargnée par la vie, et pourtant débordante d’amour et d’optimisme.
 
“Cet étouffement. A un moment, je vais plutôt bien, j’ai de la peine, mais en gros je vais bien. L’instant suivant, une grosse boule de chagrin m’obstrue la gorge, de sorte que si je devais parler ma voix serait haut perchée et grinçante. Je me sens stupide, parce qu’on nous dit quand nous sommes petits que les larmes sont stupides. Le chagrin est certainement comique parfois. Une vieille bonne femme de quatre-vingt-neuf ans qui s’étouffe. Ca ne doit pas être un spectacle très élégant. Mais je suis en paix avec cette stupidité. J’ai abandonné l’élégance.” (page 102)
 
L’auteur aborde des thèmes durs : la guerre, on l’a dit, mais aussi le racisme, à travers le personnage de Cassie, sympathique employée de maison noire, qui payera sa différence au prix fort. La vie de Lilly est endeuillée par une accumulation de catastrophes, mais il est frappant de constater à quel point le récit est dépourvu de toute envolée mélodramatique. Au contraire, il s’en dégage d’un bout à l’autre une énergie lumineuse, à l’image de son personnage principal, tout à la fois victime et témoin privilégié de la violence du XXème siècle.Ce qui aurait pu se transformer en vaste fresque historique et impersonnelle est ici abordé sous un angle beaucoup plus intimiste. L’écriture, subtile, épouse le rythme de la vie de Lilly, et les nombreux rebondissements de l’intrigue sont traités avec une grande subtilité, sans effets de style inutiles (ce qui n’empêche pas le récit de conserver une part de mystère, qui en rend la lecture particulièrement attrayante).
 
Je suis séduite, et je ne compte pas en rester là avec cet auteur. Le testament caché me tente depuis longtemps, et j’ai découvert après l’avoir terminé que Du côté de Canaan était en réalité la troisième partie d’une trilogie consacrée à la famille Dunne. J’ai donc de quoi alimenter ma PAL pendant encore quelques années mois semaines !En plus des avis de Jostein et Clara (voir liens au début de l’article), vous pouvez lire le billet de Jérôme, qui a lui aussi beaucoup aimé.
 
Un roman remarquable, bien écrit et bien construit (je suis à deux doigts du coup de coeur).
 
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Nouvelle contribution irlandaise au challenge Voisins voisines d’Anne.

 

4 thoughts on “Du côté de Canaan – Sebastian Barry

  1. Ton billet est vraiment très enthousiaste. Je n'ai jamais cet auteur mais j'avais retenu son nom dans un coin de ma tête. Très, très intéressant…tu n'aides pas ma PAL !

  2. C'est un auteur encore à découvrir pour moi, arg !! "Les tribulations d'Enneas McNulty" traîne toujours au fond de ma PAL, double arg ! (Et forcément, celui-c me fait envie aussi…)

  3. Comme pour toi, Jostein et Clara, m'avaient franchement donné envie de me plonger dans ce roman. Comme ma bibliothèque est en train de l'acheter, je vais attendre qu'il soit disponible pour m'y plonger.

  4. Cela fait tout un tas de fois que j'hésite à m'offrir le testament caché… en tout cas je le renote mentalement vu ton avis sur cet autre roman:-)

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