Les proies – Thomas Cullinan

Titre original : The Beguiled
Traduction (américain) : Morgane Saysana
Rivages/noir, 1966/2014, 679 pages

 
La première phrase :

Je l’ai trouvé dans les bois.

 
L’histoire (version courte) :

Que diable allait-il faire dans cette galère ?

 

L’histoire (version longue) :
Virginie, mai 1864. Blessé à la jambe lors de la bataille de la Wilderness, le caporal Yankee John McBurney est recueilli et soigné par Martha Farnsworth, qui dirige avec sa soeur Harriet un pensionnat de jeunes filles sudistes. L’arrivée du soldat sème le trouble dans la maisonnée, et bouleverse le quotidien des élèves, qui vivent depuis plusieurs années à l’écart de toute présence masculine.

 

L’opinion de Miss Léo :

 

Plus que du roman de Thomas Cullinan, c’est surtout du superbe film de Don Siegel dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui. Et pour cause : je ne l’ai vu qu’une seule fois, il y a une vingtaine d’années, mais il m’a profondément et durablement marquée, au point d’y penser régulièrement. Je garde un souvenir vivace de la performance mémorable d’un Clint Eastwood débraillé dans ce que je considère ni plus ni moins comme l’un des plus beaux huis-clos psychologiques de l’histoire du cinéma (les années 70 ont vu fleurir quelques chefs d’oeuvre chers à mon coeur).

 

 

Autant dire que j’étais très excitée lorsque j’ai découvert il y a quelques mois que Sofia Coppola en préparait une nouvelle version ; pour être honnête, je doute que ce remake puisse avoir autant de force que l’original, mais bon, j’ai de la sympathie pour Sofia C. et ses actrices, donc j’irai probablement le voir quand même… après avoir revu l’original !

 

J’ignorais en revanche totalement qu’un roman avait servi de base au scénario du film. Comment ai-je pu passer à côté, c’est la question que je me pose… Je ne me suis quoi qu’il en soit pas fait prier lorsque copine Coralie a proposé de lire Les proies pour la prochaine émission des Bibliomaniacs !

 

J’ai dévoré avec enthousiasme ce petit pavé de presque sept cents pages, dans lequel j’ai retrouvé avec plaisir la plupart des éléments qui m’avaient plu dans le film. Alors, oui, je dois tout de même vous faire part de quelques réserves concernant la structure du récit. Je reconnais que la première moitié du roman traine parfois en longueur, ce qui pourrait en décourager certains. Le rythme est lent, la narration factuelle et descriptive, et on est en droit de trouver cela un peu poussif. Il est vrai que le procédé narratif consistant à alterner les points de vue de chacune des occupantes du pensionnat peut sembler artificiel et redondant, du moins tant que la finalité de cette longue entrée en matière n’est pas clairement établie. Je me demande d’ailleurs ce que j’aurais pensé du livre si je n’avais pas vu le film au préalable… Car, voyez-vous, j’attendais avec impatience de découvrir LA scène clé du roman, le moment de bravoure “WTF” qui surprend et marque un tournant dans le déroulement de l’intrigue. La scène est enfin arrivée, conforme à mon souvenir, et je peux vous dire que j’étais drôlement contente ! Les repères du lecteur se trouvent alors totalement bouleversés, et le récit prend son envol, jusqu’au tragique et inéluctable dénouement.
 

A celles et ceux qui se demanderaient s’il faut lire Les proies, je répondrai de se jeter à l’eau sans hésiter, tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un roman très sombre et parfois inconfortable, en dépit de son aspect indéniablement ludique. Le contexte historique est évidemment un atout : les événements relatés se déroulent pendant la guerre de Sécession, et les combats sont bel et bien présents en toile de fond, à travers le récit des différents protagonistes, dont les trajectoires individuelles nous sont peu à peu révélées. Pénurie de produits de première nécessité, parents morts au combat, violence et insécurité : les temps sont durs pour tout le monde, et l’école Farnsworth n’est pas épargnée, bien que son isolement lui assure un quotidien relativement paisible.Cinq élèves adolescentes, une domestique/esclave noire et deux professeurs dans la fleur de l’âge : John McBurney a vingt ans (soit deux fois moins que Clint Eastwood dans l’adaptation), et sème la pagaille dans cet environnement totalement féminin, où règne une atmosphère étouffante. Chacune des jeunes filles s’efforce de nouer des relations d’amitié (voire plus si affinités) avec le caporal irlandais, et nulle ne rechigne à médire sur ses “camarades” si cela peut lui apporter un quelconque profit. Séduction, jalousie, désir sexuel : la volonté de transgression se fait chaque jour plus prégnante, et les passions s’exacerbent, sur fond de mensonge et de manipulation. McBurney croyait peut-être trouver un refuge dans cette école au charme suranné, un havre de paix où il serait choyé  et soigné jusqu’à la fin de la guerre par des hôtesses délicates et sensibles… Raté, John ! Merci d’avoir joué.Tous les personnages sont ambigus, et on finit par ne plus savoir qui sont les victimes. Le soldat violent et lubrique, ou les frêles jeunes filles innocentes ? Les habitantes de la pension Farnsworth forment une communauté soudée, en dépit de leurs divergences. Toutes ont une personnalité affirmée et bien établie, et chacune retranscrit les événements à sa façon, au point qu’il devient bien difficile de déterminer où se situe la manipulation. Thomas Cullinan parvient à créer un climat de grande violence psychologique, qui n’a rien à envier à l’âpreté des combats menés sur le champ de bataille (peut-être eût-il mieux valu pour McBurney d’être fait prisonnier par l’armée confédérée, plutôt que de tomber entre les pattes de ces gamines impitoyables).

 

Le romancier américain signe un huis-clos brillamment orchestré, qui culmine dans la fameuse scène évoquée plus haut, et dont la lecture se révèle particulièrement plaisante. Je ne sais pas s’il est populaire aux Etats-Unis, mais il est dommage qu’il ne soit pas plus connu en France. Je reste pour ma part très attachée au film, et je ne regrette pas d’avoir lu le roman, qui mérite le détour (quand on sait qu’il s’agissait du premier roman de son auteur, on ne peut qu’être bluffé par une telle maîtrise, et on lui pardonnera d’autant plus facilement ses quelques maladresses).

 

Le roman qui a inspiré le film de Don Siegel. A lire !
 

 

5 thoughts on “Les proies – Thomas Cullinan

  1. Ah la la, mais je pleure sur mes lacunes en te lisant ! Voilà longtemps que j'ai inscrit ce roman sur ma LAL (depuis sa réédition au Passage du Nord Ouest, en 2013 – je viens de vérifier – maison qui depuis a fermé ses portes…). Et dire que j'ai lu tout un tas de romans médiocres depuis…

  2. Moi aussi, j'ai craqué et j'ai lu ton avis, tout en me disant qu'il me serait plutôt difficile de parler de ce livre dont je n'ai d'ailleurs toujours pas écrit le billet. Ce sera intéressant d'en parler ensemble samedi !

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