Le gang des rêves – Luca di Fulvio

Titre original : La Gang dei Sogni
Traduction (italien) : Elsa Damien
Slatkine & Cie, 2016, 720 pages

 

La première phrase :

Au début, ils avaient été deux à la regarder grandir.

 

Résumé de l’éditeur :

New York ! En ces tumultueuses années 1920, pour des milliers d’Européens, la ville est synonyme de “rêve américain”. C’est le cas pour Cetta Luminita, une Italienne qui, du haut de son jeune âge, compte bien se tailler une place au soleil avec Christmas, son fils. Dans une cité en plein essor où la radio débute à peine et le cinéma se met à parler, Christmas grandit entre gangs adverses, violence et pauvreté, avec ses rêves et sa gouaille comme planche de salut. L’espoir d’une nouvelle existence s’esquisse lorsqu’il rencontre la belle et riche Ruth. Et si, à ses côtés, Christmas trouvait la liberté, et dans ses bras, l’amour ?

 

L’opinion de Miss Léo :

 

Sur le papier, Le gang des rêves avait tout pour enthousiasmer la lectrice friande de sagas historiques que je suis. Un bon gros pavé comme je les aime, se déroulant en des temps et des lieux que j’affectionne (le Lower East Side des années 20), et abordant des thématiques prometteuses. Un roman dont je me méfiais pourtant, car bien trop encensé par la critique en général (et les blogueurs en particulier)…
 
J’étais tout de même optimiste, espérant y trouver quelques réminiscences du Parrain 2, ou de certains films de Martin Scorsese, avec (pourquoi pas ?) un semblant de fresque sociale à la Dickens. Si le style n’a rien d’exceptionnel, force est de constater que l’auteur parvient malgré tout à nous embarquer dans son histoire. Le gang des rêves est un roman-fleuve, qui se lit très rapidement, et dont la narration se révèle plutôt efficace, en dehors de quelques longueurs. On suit le destin d’une jeune paysanne italienne, qui émigre aux Etats-Unis en 1909, après avoir été violée à treize ans par un unijambiste (sic). Cetta a une quinzaine d’années (et un enfant en bas âge) lorsqu’elle débarque à Ellis Island, portée par ses rêves de liberté et d’ascension sociale. L’Amérique alimente alors bien des fantasmes, et le roman se nourrit des ambitions de tous ces immigrés en quête de reconnaissance.
 
Les personnages sont dans l’ensemble plutôt attachants, à commencer par Cetta, jeune mère énergique et prête à tout pour sortir son fils de la misère. Elle le répète d’ailleurs à qui veut l’entendre : Christmas est américain, et tous les espoirs lui sont donc permis. On se prend vite d’affection pour ce jeune héros gouailleur et plein de charme, dont le bagout et l’intelligence suscitent la sympathie. La rencontre avec Ruth Isaacson constitue un point de rupture dans la vie de Christmas, et le sauvetage de la jeune héritière juive, miraculeusement rescapée d’une violente agression, marque le début d’une histoire d’amour contrariée entre les deux adolescents, qui servira de fil rouge romanesque. L’intrigue s’étale sur une vingtaine d’années, mais la plus grande partie de cet ambitieux roman d’apprentissage est consacrée à l’adolescence de Christmas, pivot central d’une vaste galerie de personnages, issus de milieux sociaux très divers. Les plus pauvres luttent pour se faire une place une soleil, et tentent de gravir les échelons pour s’élever au-dessus de leur condition. Tous n’ont pas eu comme Christmas la chance de recevoir une éducation, ni de se voir inculquer des valeurs dignes de ce nom. Certains s’efforcent de gagner leur vie honorablement, échappant ainsi à la délinquance, quand d’autres s’enfoncent au contraire dans l’illégalité, et trempent dans des trafics divers.
 
Le contexte historique est riche. Le gang des rêves se déroule sur fond de Prohibition ; le cinéma parlant connaît alors ses premiers succès, tandis que la radiodiffusion commence à s’inviter dans les foyers américains. Il y est notamment question de syndicalisme, de mafia, de gangs de rue, de racisme ou d’éducation, mais Luca di Fulvio développe également d’autres thèmes plus inattendus, comme celui de la photographie, art dans lequel la jeune Ruth trouve une nouvelle raison de vivre (cette reconversion constitue à mon sens l’une des meilleures idées du roman). Bref, j’ai été séduite par le cadre proposé par l’auteur, et j’ai trouvé que l’histoire n’était pas dépourvue d’intérêt.

 

Malheureusement, le roman souffre également de nombreuses faiblesses, qui nuisent grandement à la qualité du récit. Il y a à mon sens un problème majeur, qui tient à la tonalité de l’oeuvre dans son ensemble. L’histoire de Christmas est traitée comme une fable résolument optimiste, aux allures de conte de fées… sauf que la violence est omniprésente tout au long du récit, sans que l’on observe la moindre rupture de ton entre les différentes séquences. Cette complaisance se manifeste surtout dans l’évocation des violences faites aux femmes, ce qui me déplaît tout particulièrement (c’est d’ailleurs en partie pour cette raison que j’ai arrêté de lire certains romans policiers bankables, après avoir connu plusieurs déconvenues, notamment chez Franck Thilliez). Tous les personnages féminins (ou presque) se font violer dans Le gang des rêves, et Luca di Fulvio n’y va pas avec le dos de la cuillère… Le fait que les descriptions soient très crues ne me gêne pas, mais l’accumulation de violences sexuelles est écoeurante, et je suis plus que sceptique quant à l’objectif poursuivi.
 
Prenons le cas de Ruth… Pourquoi s’acharner à ce point sur cette pauvre gamine ?  Etait-il nécessaire qu’elle soit simultanément violée ET tabassée ET amputée d’un doigt par son agresseur (un redoutable psychopathe et violeur en série, dont on peut d’ailleurs se demander ce qu’il apporte au roman, tant le personnage semble excessif et sans intérêt) ? Que dire de Cetta, violée à de multiples reprises, qui se retrouve à travailler dans un bordel, pour finalement se mettre en ménage avec Sal, un maquereau bien plus âgé qu’elle, à qui l’on pardonne tout parce qu’il fait jouir ses employées “en les goûtant” (sic) ?? Je ne parle même pas du Punisher (re-sic), “acteur” de snuff-movies dont le métier consiste à violer ses partenaires devant la caméra, et dont les interventions m’ont paru totalement ridicules et déplacées …
 
Luca di Fulvio en fait des tonnes, au point que cela en devient grotesque et dérangeant. Bien sûr, on pourra argumenter que cette sauvagerie est justifiée, car le roman s’inscrit dans un climat de violence généralisée, en Amérique comme ailleurs… mais là n’est pas la question ! Le problème tient exclusivement à la façon dont la violence, certes endémique, est traitée par l’auteur, ainsi qu’au contraste avec le ton un peu gnangnan du reste de l’intrigue. Cela aurait sans doute mieux fonctionné si l’ambiance du roman avait été plus sombre, plus glauque. A titre d’exemple, la trilogie du Parrain est TRES violente, mais Coppola a clairement réalisé une (sublime) tragédie, qui vous retourne le bide et vous glace le sang (je sais de quoi je parle, je l’ai vue un nombre incalculable de fois). Rien de tout cela ici ! En fait, on est juste gêné par le côté incongru de certaines scènes, qui arrivent comme un cheveu sur la soupe (une soupe sans grande consistance).
 

Le manque de profondeur et de subtilité de l’écriture est également problématique, pas au point de constituer un obstacle irrémédiable à la lecture, mais tout de même, un petit chouïa de finesse en plus n’aurait fait de mal à personne… On a parfois l’impression que l’auteur radote un peu, et le style laisse franchement à désirer (j’attends toujours que l’on m’explique à quoi ressemble “une voix profonde comme un rot”). Avec le recul, je trouve que la psychologie des personnages manque de crédibilité, de même que certains rebondissements honteusement capillotractés, reposant sur une surabondance de coïncidences improbables. Le gang des rêves, c’est le Rêve Américain poussé à l’extrême ! Happy-end pour tous les personnages, sauf pour le “méchant” de pacotille… et pour Joey, un personnage dont je ne parlerai pas ici, mais dont la trajectoire semble finalement bien plus réaliste que celle de Christmas, gamin insignifiant au destin invraisemblable. On a du mal à croire que le fils de Cetta puisse : 1°) se lier d’amitié avec Arnold Rothstein, redoutable parrain local ; 2°) travailler pour Louis B. Mayer à Hollywood ; 3°) entretenir des relations privilégiées avec Fred Astaire, star de Broadway… tout ça pendant que sa copine Ruth se retrouve à photographier les plus grandes stars d’Hollywood (RIP John Barrymore) !

 
On a la sensation que Luca di Fulvio a voulu caser une foultitude d’éléments hétéroclites dans son récit, qui en devient paradoxalement assez creux, car trop factuel. Certes, je me suis laissée prendre au jeu d’une intrigue globalement bien ficelée, quoique trop diluée, mais Le gang des rêves n’en demeure pas moins un roman maladroit, pétri de manichéisme et de bons sentiments (à l’image de l’histoire d’amour entre Ruth et Christmas, sympathique mais un peu niaise). L’auteur a de très bonnes idées, mais il ne parvient pas à en sortir autre chose qu’un roman bancal et relativement anecdotique, qu’il vaut mieux éviter de passer au crible d’une analyse trop approfondie (ah, ben zut, c’est justement ce que je viens de faire).

 

Je suis un peu déçue, mais je lui attribue tout de même trois étoiles, car je l’ai lu sans déplaisir sur le moment, malgré mes bémols. Ce n’est d’ailleurs pas un livre que je déconseille, bien que l’on soit très (très) loin du chef d’oeuvre annoncé par beaucoup. Comme je l’ai dit en début de chronique, il se dévore sans grande difficulté, et meublera agréablement votre été ! En revanche, il est peu probable que je me lance dans la lecture des Enfants de VeniseLuca di Fulvio ne m’ayant (vous l’avez sûrement compris) pas totalement convaincue.

 

Un page-turner agréable sans plus, qui ne me laissera pas un souvenir impérissable.
 

 

Mon avis est à contre-courant de ce que vous pourrez lire ailleurs sur la blogosphère. Pour ma part, je m’en vais découvrir le billet d’Eva, ma collègue des Bibliomaniacs (je crois qu’elle a également été déçue, c’est pourquoi je n’ai pas voulu lire son avis avant d’écrire le mien) ! Nous parlerons d’ailleurs du Gang des rêves dans notre prochaine émission. 😉

 

Et maintenant ?
 
Plein de billets en retard, et des brouillons qui s’accumulent…
Fictions, de Jorge Luis Borges…
Dans les angles morts, d’Elizabeth Brundage…
De très chouettes albums de mon Mini-Lionceau…

Ca ne s’arrange pas non plus du côté de la PAL obèse morbide…

Et sinon, je viens d’entamer une (re)lecture des vingt tomes des Rougon-Macquart dans l’ordre.
J’ai englouti La fortune des Rougon en trois jours ce week-end, me voici prête à attaquer La Curée.
Je vous en reparlerai sûrement ! #ZolaRules

 

 

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2 thoughts on “Le gang des rêves – Luca di Fulvio

  1. Il me tentait beaucoup, mais les avis mitigés commencent à me faire sérieusement douter. Je pense comme toi que je le lirais facilement, mais si c’est pour en garder un mauvais arrière-goût…

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