Le Ghetto intérieur – Santiago Amigorena


P.O.L., 2019, 556 pages

Livre lu dans le cadre du Prix Elle 2020.

La première phrase :

Le 13 septembre 1940, à Buenos Aires, l’après-midi était pluvieuse et la guerre en Europe si loin qu’on aurait pu se croire encore en temps de paix.


La quatrième de couverture :

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire.

Ce roman raconte l’histoire de ce silence – qui est devenu le mien.


L’opinion de Miss Léo :


Le Ghetto intérieur est un roman qui m’a plu, sans pour autant déclencher chez moi un enthousiasme démesuré. Je n’ai pas grand chose à lui reprocher, dans la mesure où les choix de l’auteur me paraissent tous justifiés au regard des thèmes abordés, mais ce n’est cependant pas un livre qui me marquera durablement, cela pour plusieurs raisons.

Commençons par les points positifs. J’ai apprécié le parti pris de Santiago Amigorena, consistant à aborder sous un angle original un thème maintes fois traité en littérature et au cinéma, à savoir celui de la Shoah et du ghetto de Varsovie. En adoptant le point de vue de Vicente Rosenberg, juif polonais exilé en Argentine dès le milieu des années 20 (et accessoirement grand-père de l’auteur), l’écrivain prend de la hauteur et de la distance, pour s’intéresser au sort des “survivants”. Ceux-ci ne sont pas touchés directement, mais n’en demeurent pas moins affectés par la Solution Finale, dans la mesure où celle-ci atteint leurs proches restés au pays. Comment Vicente peut-il continuer à vivre, quand sa mère connaît les affres de la vie dans le ghetto (dont le reste du monde savait alors bien peu de choses) ? Rongé par la culpabilité, condamné à imaginer le pire, il sombre dans la dépression, et se mure dans le silence. La détresse muette du personnage est extrêmement bien rendue par Santiago Amigorena, et permet d’envisager sans pathos la tragédie vécue par les Juifs polonais, que l’ouvrage évoque de façon très elliptique, à travers les lettres que Vicente reçoit de sa mère (celles-ci figurent d’ailleurs parmi les passages les plus réussis du roman).

L’écriture, sobre et sensible, rend la lecture très agréable. Simple en apparence, Le Ghetto intérieur est pourtant un texte très profond, pertinent sur le plan psychologique, qui évoque la difficulté à exprimer l’indicible. Il y est également question d’identité : quelle n’est pas la consternation de Vicente lorsqu’il réalise qu’il n’existe plus qu’en tant que “Juif”, lui qui n’a jamais été croyant, encore moins pratiquant. Du jour au lendemain, il se retrouve défini par son appartenance à un “groupe” avec lequel il ne se sentait jusque là aucun affinité (pire, “être juif” n’a jamais eu pour lui la moindre signification). C’est l’essence même de son existence qui s’en trouve bouleversée, ce qui contribue à l’éloigner de ses amis et de sa famille proche. Les tourments intimes de Vicente contrastent avec l’énergie vibrante qui émane de la capitale argentine ; j’ai trouvé les scènes de la vie quotidienne plutôt bien écrites, avec quelques descriptions vivantes du Buenos Aires cosmopolite de l’entre-deux-guerres. On peut d’ailleurs regretter que cet aspect-là ne soit pas plus développé !

Si je suis globalement conquise par la plume de Santiago Amigorena, je dois toutefois nuancer mon propos. Ma première réserve tient à la nature même de l’oeuvre : le personnage principal est un taiseux, qui se renferme sur lui-même, refuse de communiquer et se rend imperméable à toute émotion. On comprend sa réaction, on ressent sa souffrance, mais cela a également pour effet de maintenir le lecteur en marge du récit. Cette sensation est accentuée par la brièveté du texte, qui aurait à mon sens mérité d’être davantage approfondi. J’aime les pavés, j’aime suivre les personnages sur plusieurs centaines de pages, et il est rare que je sois touchée par un livre court, dont le souvenir ne parvient pas à s’installer durablement dans mon esprit (probablement parce que je le lis beaucoup trop rapidement). En l’occurrence, il me semble que Le Ghetto intérieur, quoique très émouvant en l’état, aurait sûrement gagné en ampleur et en intensité avec quelques dizaines de pages supplémentaires.

J’ai également été gênée par les rappels historiques intervenant ponctuellement dans le récit, que j’ai trouvés très maladroits, voire intrusifs. Mise en place de la solution finale, liquidation du ghetto de Varsovie, camps d’extermination : les faits sont connus, et il n’était pas utile d’y revenir aussi lourdement, d’autant plus que l’auteur ne nous apprend rien de nouveau sur le sujet. J’aurais préféré rester en permanence avec Vicente, et assister au désastre à travers son seul regard.

Ces quelques bémols mis à part, Le Ghetto intérieur reste malgré tout une très bonne lecture, et un texte hautement recommandable, dont l’approche singulière constitue à n’en pas douter l’un des principaux atouts.



2 thoughts on “Le Ghetto intérieur – Santiago Amigorena

  1. Heu, l’écriture a fait que j’ai lâché le livre, surtout que j’avais beaucoup à lire par ailleurs

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