La nuit du bûcher – Sandor Marai

Titre original : Erősítő
Traduction (hongrois) : Catherine Fay
Albin Michel, 1975/2015, 288 pages

 

La première phrase :

Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Amen.  

 

La quatrième de couverture :

Rome, 1598. L’Inquisition sévit contre les hérétiques. Enfermés dans des cellules, affamés, torturés, ces derniers reçoivent à la veille de leur exécution sur le Campo dei Fiori la visite d’un inquisiteur pour les inciter à se repentir et à reconnaître publiquement leurs fautes.

Venu prendre des « leçons d’Inquisition », un carme d’Avila demande à suivre la dernière nuit d’un condamné. Malgré sept ans de prison et de tortures, celui-ci ne s’est jamais repenti. Son nom : Giordano Bruno. L’Espagnol assiste aux dernières exhortations, vaines, des inquisiteurs, et accompagne au petit matin le prisonnier au bûcher. Saisi par la violence de cette expérience, il voit toutes ses certitudes vaciller…

 

L’opinion de Miss Léo :

 
C’est à l’occasion d’une lecture commune proposée par Inganmic et Athalie que j’ai découvert La nuit du bûcher, qui avait tout pour me plaire sur le papier. Il s’agit sans doute d’un roman à part dans l’oeuvre de Sandor Marai, dont les publications traduites en français se déroulent généralement dans un tout autre univers. J’étais curieuse de découvrir ce que l’auteur des Braises et de L’héritage d’Esther avait à nous proposer concernant l’Inquisition, thème ô combien passionnant, au sujet duquel je dois toutefois confesser une certaine ignorance (quand on me parle d’Inquisition espagnole, je pense d’abord au sketch des Monty Python, dont la simple évocation suffit à déclencher chez moi des crises de fou rire incontrôlées). Bien sûr, j’ai adoré Le nom de la rose, mais celui-ci ne se déroule pas du tout à la même époque, donc…

 

Tant que les hérétiques ne se rétracteront pas, tant que les païens ne se feront pas baptiser et tant qu’il n’y aura pas un seul bercail et un seul berger, il n’y aura pas d’ordre dans toutes ces régions. Mais, en attendant, il est recommandé d’emporter un gourdin en chemin car parfois si on veut semer le Verbe dans les âmes, on doit pouvoir asséner des arguments palpables et bien sentis.

 
Publié pour la première fois en 1975, La nuit du Bûcher prend la forme d’une longue missive écrite à l’un de ses pairs par un jeune carme espagnol en visite à l’Oratoire de San Giovanni à Rome, où il doit passer quelques mois pour étudier les procédures en vigueur chez les inquisiteurs italiens. L’absence de recul du personnage principal, émerveillé par l’efficacité de cette “formidable” machine bien huilée, est l’un des atouts majeurs de ce récit à la première personne. En épousant le point de vue des bourreaux pour mieux dénoncer l’ignominie de ces pratiques barbares, Sandor Marai parvient à montrer les paradoxes de l’Inquisition. Dieu est Amour, mais la fin justifie pourtant les moyens les plus abjects (au diable la tolérance)… Les confortatori, intimement persuadés d’aider les hérétiques, agissent avec une conviction inébranlable, et s’imaginent volontiers en sauveurs miséricordieux.  Leur acharnement à ramener l’Âme des impies sur le droit chemin, en obtenant une conversion sincère (?), relève davantage de la pathologie que de la conviction religieuse.

 

Tout d’abord, j’ai demandé, en faisant des fautes, en bafouillant, comment on dénichait les hérétiques à Rome, quelle méthode on employait pour reconnaitre l’ennemi tapi dans l’ombre malgré ses camouflages et ses manigances d’inspiration démoniaque.

 
 
La nuit du bûcher met en garde contre le danger des idéologies niant la liberté individuelle. Impossible de ne pas y voir un parallèle implicite avec les grands régimes totalitaires du XXème siècle (Sandor Marai ayant lui-même dû quitter la Hongrie pour s’exiler en Italie puis aux Etats-Unis, on peut considérer qu’il sait de quoi il parle) ! Le narrateur se montre très explicite lorsqu’il évoque le travail des Inquisiteurs, ainsi que le climat général de l’époque. Embrigadement, exaltation, dénonciations, censure, aveux extorqués par la torture, exécutions barbares pour l’exemple… Non, nous se sommes pas en URSS. L’Histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ??
 
 

“Arrivera une époque où l’on regroupera sans ambages ni perte de temps tous ceux qui seront soupçonnés de tomber un jour dans le péché d’hérésie, à cause de leurs origines ou pour d’autres raisons, dans des champs clos par des barrières de fer, pour des périodes plus ou moins longues… mais en général il vaudra mieux que ce soit pour longtemps.”

 
A titre personnel, le choix de l’immolation en place publique comme méthode d’exécution m’a toujours laissée rêveuse. Au-delà de la souffrance infligée aux victimes, ne s’agit-il pas là d’un “spectacle” particulièrement traumatisant, pour les bourreaux comme pour le peuple consentant ? Là où les Nazis s’efforçaient justement de minimiser l’impact psychologiques des exécutions de masse sur leurs troupes, en mettant au point des procédés de mise à mort “propres” et efficaces, les Inquisiteurs ne semblent quant à eux guère atteints par les hurlements des suppliciés. Il est vrai que c’était pour la bonne cause…
 

Tout le monde fixait le bûcher érigé à environ un mètre et demi de hauteur au centre de la place. Le givre était mordant, c’était l’un de ces matins de fin d’hiver enneigé où ce n’est pas vraiment l’hiver mais où l’on ne sent pas encore dans l’air la tiédeur printanière.

 
Bien documenté, le roman captive par son intelligence, et impressionne par la précision de son écriture. L’attention portée aux détails rend la lecture particulièrement agréable, et les nombreux dialogues permettent aux personnages que rencontre le narrateur d’exposer longuement leur mode de pensée. Point de censure chez Sandor Marai : chacun est libre de prendre la parole pour défendre son point de vue !
 
 

“Le livre existe, on ne peut plus l’ôter de la main des hommes. C’est pourquoi on doit avant tout porter une attention inquiète sur l’infection qu’il véhicule. On peut discuter avec les hérétiques… Dans l’intérêt de notre grande stratégie et de nos plans de surveillance futurs, on peut tolérer beaucoup de choses qui peuvent engendrer de fausses croyances […]. Ce que nous ne pouvons tolérer est que l’on puisse imprimer quelque part un livre où l’écrivain exprime librement ses pensées.”

 
Je me demande toutefois sur quelles sources l’auteur s’est appuyé, et jusqu’à quel point son récit repose sur des faits et témoignages concrets.
 
 
Au-delà de l’intérêt historique, on attend de savoir quelle sera l’évolution du carme castillan, initialement naïf et pétri de certitudes. Crise de Foi ? Remise en question du bien-fondé de l’Inquisition ? Prise de conscience ? Ouvrira-t-il les yeux ? Reniera-t-il son passé pour emprunter la voie de la Tolérance ? Il est à noter que La nuit du bûcher n’est absolument pas un roman sur Giordano Bruno (en lisant le résumé, je m’attendais à ce que ce dernier soit davantage présent) ; le personnage n’en demeure pas moins essentiel à l’intrigue, puisque son supplice va jouer le rôle d’élément déclencheur. Coriace et mutique, le philosophe et scientifique polythéiste résiste aux confortatori, et persiste dans son erreur avec un entêtement qui interpelle le narrateur.
 

Giordano Bruno

 
Pour résumer : j’ai été ferrée dès les premières pages ! Sandor Marai signe une oeuvre d’une grande qualité littéraire, qui invite à la réflexion. Le romancier hongrois évite tout manichéisme, et parvient à donner une portée universelle à son récit, dont les événements sont pourtant datés de façon extrêmement précise. La tonalité du roman dans son ensemble n’est pas franchement optimiste, mais les dernières pages laissent malgré tout entrevoir une lueur d’espoir…

 

Passionnant et instructif. Une excellente lecture !

 

 

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3 thoughts on “La nuit du bûcher – Sandor Marai

  1. Je suis ravie de lire ton enthousiasme, très chouette billet ! C’est vrai que ce titre semble à part dans l’oeuvre de l’auteur (même si je n’ai lu que Les braises et L’héritage d’Esther, que tu cites), on sort ici des huis clos, de l’intimité, pour embrasser des thématiques plus sociétales, plus “politiques”. J’ai trouvé malin de sa part de construire l’intrigue du point de vue des “bourreaux”, cela rend son sujet d’autant plus glaçant, et pointe avec force l’absurdité des raisonnements dogmatiques.
    Rendez-vous le 30 pour Fictions !

  2. Je suis un peu moins enthousiaste sur le titre …. Mais si je l’avais pas déjà lu, ta note me convaincrait de le faire ! Je te rejoins quand même, évidemment, sur la pertinence et l’intelligence de la construction du propos antidogmatique de la narration, et surtout sur la finesse de l’écriture, on a vraiment l’impression de toucher à une pensée mouvante et précise à la fois.

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