Le chapeau de Mr Briggs – Kate Colquhoun

Titre original : Mr Briggs’ Hat (The True Story of a Victorian Railway Murder)
Editions Christian Bourgeois, 2011, 458 pages

 
Les premières phrases :

Dans la soirée du 9 juillet 1864, Benjamin Ames, chef de train âgé de trente-huit ans, avait les nerfs à cran. Le train de 9h45 en provenance de la gare de Fenchurch Street, à Londres, et à destination de la banlieue de Chalk Farm avait déjà cinq minutes de retard et, dans la bousculade, il n’y avait pas le temps de verrouiller les portes des voitures entre les arrêts.

 

L’histoire :
Sale journée pour Thomas Briggs ! Le corps ensanglanté de cet employé de banque londonien est découvert entre deux voies de chemin de fer, tandis qu’un chapeau, une canne et un sac sont retrouvés dans le compartiment de première classe du train à bord duquel il avait embarqué un peu plus tôt dans la soirée. Les détectives de Scotland Yard s’emparent de l’affaire, et ne tardent pas à identifier un suspect, qu’ils poursuivront jusqu’à New York, afin que celui-ci puisse être jugé par un tribunal londonien.

 

L’opinion de Miss Léo :

 

Brillantissime ! J’en reste encore sans voix. C’était pile LE livre que j’avais envie de lire. A croire que ce Récit sensationnel du premier meurtre commis à bord d’un train anglais (son sous-titre) a été écrit spécialement pour moi ! Le chapeau de Mr Briggs est un documentaire passionnant et foisonnant, tout à la fois enquête policière, chronique judiciaire, reconstitution historique et étude sociologique de la société victorienne.

 

Historienne de formation, Kate Colquhoun nous livre une oeuvre admirable et incroyablement riche, basée sur une authentique affaire de meurtre. Son récit est le fruit d’un travail de recherche méthodique, comme en témoigne l’imposante bibliographie figurant à la fin de l’ouvrage. Une véritable mine d’informations ! Y sont abordés de nombreux aspects de la vie en Angleterre à l’époque victorienne, par le biais de descriptions minutieuses et tout à fait réjouissantes pour un esprit aussi rigoureux que le mien (je suis très attachée à la précision des détails) ! Le meurtre et le déroulement de l’enquête puis du procès ne font que révéler les failles et les interrogations d’une société en pleine mutation, qui réalise peu à peu que le progrès technologique a un coût.“Voilà qui laissait entendre  que le prix à payer en échange de la modernité, même pour les plus privilégiés parmi la société, était la vulnérabilité et la mort.” (p.385)

 

Voici un bref aperçu des thèmes développés au fil des pages. Je ne peux que vous conseiller de le lire vous-mêmes, afin d’en mesurer toute la portée !

 

Les avancées technologiques

L’un des thèmes principaux est évidemment le développement du chemin de fer, son impact sur l’économie et sur le mode de vie victoriens. J’ai trouvé intéressantes les descriptions des voitures, qui ne permettaient aucune communication entre les différents compartiments (il n’y avait pas de couloirs) ! Il faut dire que j’aime beaucoup les trains (c’est de famille). Je ne suis pas la seule : Alfred Hitchcock, Agatha Christie,  Patricia Highsmith ou Emile Zola, pour ne citer qu’eux, ont parfaitement compris le pouvoir de fascination exercé par cet espace clos, nourrissant bien des fantasmes de meurtre ou de rencontres insolites.

 

Le chapeau de Mr Briggs présente également d’autres modes de transport, tel le City of Manchester, qui fut l’un des premiers paquebots à vapeur transatlantiques modernes, proposant des conditions de confort bien supérieures à celles des bateaux à voile encore en circulation en cette année 1864. Les moyens de communication sont également décrits : si le télégraphe permettait  des transmissions rapides sur le territoire britannique, l’échange d’informations avec l’Amérique demeurait cependant extrêmement lent, tributaire de la navigation.

 

Le City of Manchester, paquebot transatlantique

 
Les institutions administratives
 
La première partie est consacrée à l’enquête conduite par le commissaire Tanner. Le lecteur découvre les méthodes utilisées par la Police Métropolitaine en cette deuxième moitié de dix-neuvième siècle, alors que l’expertise médico-légale n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements. L’inculpation des suspects reposait essentiellement sur le témoignage de témoins plus ou moins fiables. Point de preuves “scientifiques” avérées. Cela fait parfois froid dans le dos…
 

On découvre ensuite les rouages de la machine judiciaire, depuis la procédure d’extradition lancée à New-York jusqu’au procès pour meurtre prémédité, celui-ci déroulant intégralement à l’Old Bailey (le grand tribunal londonien, souvent évoqué dans la littérature policière, et que j’ai encore entraperçu hier dans le film Sweeney Todd). Là encore, Kate Colquhoun nous donne de nombreux détails, que ce soit sur la constitution du jury ou sur les prérogatives des juges et des avocats, et l’on en apprend beaucoup sur la loi anglaise. Très intéressant. Parallèlement au procès, nous découvrons également les conditions de détention des accusés enfermés à Newgate, célèbre prison jouxtant le tribunal.

 

Les commissaires Tanner et Williamson

 
Les questions de société
 
La décidément surprenante Kate Colquhoun a également soigné cet aspect de son récit. Elle évoque les interrogations et les contradictions d’une société moderne en pleine mutation, qui se délecte des romans “à sensation” de Mary Elizabeth Braddon (un genre littéraire très en vogue depuis le début de la décennie). Un goût pour le sensationnel régulièrement attisé par la “presse à un penny”, déjà friande d’histoires scabreuses. Le suspect, un allemand du nom de Müller, se verra d’ailleurs représenté sous forme de statue de cire dans la Chambre des Horreurs du musée Mrs Tussaud’s, offert en pâture à un public voyeuriste.
 
Les journalistes écrivent tout et son contraire, et n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu, soulevant parfois de vraies questions morales et philosophiques : la peine de mort doit-elle être abolie ? La révolution industrielle n’apporte-t-elle que des bienfaits ? Le progrès, chance ou malédiction ? L’opinion fut extrêmement choquée par le meurtre de Thomas Briggs, qui raviva les peurs d’une population scandalisée par le manque de sécurité à bord des trains. Où va le monde, si l’on ne peut plus voyager tranquille en première classe ???
 
Le procès voit défiler un échantillon hétéroclite et représentatif de professions diverses et variées : bijoutiers, chapeliers, cheminots, tailleurs, prostituées, cochers… La traque du meurtrier est constamment replacée dans son contexte politique, au sein d’une Angleterre marquée par les crises et les révoltes des classes sociales les moins favorisées, qui entraîneront une succession de réformes visant à créer une société plus juste et plus équitable. L’auteur évoque par ailleurs les relations tendues avec l’Allemagne, ainsi que les flux d’émigration massive vers les Etats-Unis, alors en pleine guerre de Sécession. Il n’est bien sûr pas possible de tout développer ici. Lisez donc le livre !!!
 
Et pour finir…
 

En dehors de son aspect purement documentaire, Le chapeau de Mr Briggs possède également de belles qualités narratives. L’auteur réussit à ménager un petit suspense. Le suspect va-t-il être arrêté et condamné ? De nouvelles preuves vont-elles faire leur apparition ? Un témoignage de dernière minute fera-t-il basculer l’issue du procès ? La réalité concurrence parfois la fiction, et l’on se croirait dans l’un des romans à sensation évoqués par l’auteur. Seule différence (de taille) avec la fiction : l’identité du coupable ne sera jamais complètement établie !

 

J’ai adoré ! Gros coup de coeur ! Un ouvrage fascinant, que je recommande sans réserve.

 

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Encore une lecture multi-challenges, qui me permet de participer au Challenge victorien d’Aymeline ainsi qu’au Challenge Petit Bac d’Enna (catégorie “Objet”), sans oublier le Défi Voisins Voisines d’Anne (pour l’Angleterre), ainsi que le challenge God Save the livre. Sans oublier le challenge En train de lire d’Une Comète !
 

 

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