Epépé – Ferenc Karinthy

Titre original : Epépé
Traduction (hongrois) : Judith et Pierre Karinthy
Editions Zulma, 1970/1996/2013, 232 pages

 

La première phrase :

En y repensant, ce qui a dû se passer, c’est que dans la cohue de la correspondance, Budaï s’est trompé de sortie, il est probablement monté dans un avion pour une autre destination et les employés de l’aéroport n’ont pas remarqué l’erreur.

 

L’histoire :

Budaï est linguiste, en partance pour un congrès à Helsinki. Le voyage d’affaire prend toutefois un tour inattendu. A sa descente de l’avion, Budaï se retrouve seul dans une ville inconnue et non identifiée, grouillante de monde et peuplée d’individus peu avenants, parlant une langue dont il ne comprend pas un traître mot (un comble compte-tenu de sa profession). Interloqué et dubitatif, persuadé d’être victime d’une regrettable méprise, il prend une chambre dans un gigantesque hôtel, cherche un endroit où se restaurer, puis entreprend d’explorer méthodiquement la métropole. Nul ne semble disposé à l’écouter, mais Budaï ne désespère pas de trouver un jour une oreille attentive, qui pourra l’aider à rentrer chez lui.

 

L’opinion de Miss Léo :

Epoustouflant ! C’est le premier mot qui me vient pour parler de ce roman publié dans les années 70, découvert il y a quelques mois grâce à mon amie Momo (que je remercie chaleureusement).

Mes incursions dans la littérature hongroise sont généralement couronnées de succès : j’ai ainsi été durablement marquée par les oeuvres d’Imre Kertesz, Janos Szekely ou encore Agota Kristof, née et élevée en Hongrie avant son exil forcé vers la Suisse. Etre sans destin, L’enfant du Danube, Le grand cahier : trois romans puissants et uniques, dont la force doit autant à la qualité de l’écriture qu’au regard original et acéré que portent leurs auteurs sur l’être humain et la société du siècle dernier. J’espérais retrouver des qualités similaires chez Ferenc Karinthy, et je n’ai pas été déçue !

La situation de départ est originale, et l’évolution ultérieure du récit l’est tout autant. Tout à la fois fable fantasmagorique et dystopie visionnaire, Epépé séduit par son audace, ainsi que par l’acharnement méthodique de son personnage principal, qui met tout en oeuvre pour décoder la langue inconnue et se tirer d’affaire. Il se dégage du roman une simplicité et une évidence qui contrastent avec les déboires de Budaï, lequel se débat pour survivre dans cette terrible mégapole tentaculaire. Le lecteur suit les pas de ce héros terriblement attachant, intelligent et polyglotte, dont les ressources intellectuelles et l’inventivité débordante ne suffisent cependant pas à dénicher la porte de sortie de tant attendue.

Le linguiste souffre de son isolement et de son impossibilité à communiquer avec quiconque dans cette ville pourtant surpeuplée, où il passe son temps à faire la queue où à se frayer un chemin dans la foule. Il faut lutter pour manger, pour prendre l’ascenseur, pour payer, et Budaï connaît de nombreux moments de découragement, malgré son énergie quasi-insubmersible. Cette situation terriblement absurde et désespérée n’est pas sans rappeler celle de Bill Murray dans le film Groundhog’s Day (cité par Emmanuel Carrère dans son excellente préface, mais la référence s’impose d’elle-même à la lecture du roman), lui aussi basé sur la répétition de séquences quotidiennes étrangement similaires, chaque jour apportant néanmoins son lot de nouveautés. Budaï erre d’un endroit à un autre, cherche des points de repère, espérant ainsi établir un lien avec son propre monde ; il trouve peu à peu ses marques, et en arrive presque à aimer cette ville étrange, avec laquelle il se familiarise peu à peu, en même temps qu’il découvre les us et coutumes locales. On sourit devant les déboires du linguiste, dont les tentatives pour communiquer avec le personnel de l’hôtel ou les employés de divers commerces de la ville se soldent systématiquement par un échec (la retranscription de la langue baragouinée par les autochtones est d’ailleurs assez savoureuse). On n’en est que plus attendri lorsque celui-ci parvient à nouer une (belle) relation avec l’une des liftières de son hôtel : vive la communication non verbale ! ^^

Si Epépé se révèle très drôle par certains aspects, avec quelques scènes burlesques dignes d’un slapstick hollywoodien de la grande époque, le récit offre également une facette beaucoup plus sombre, voire franchement pessimiste. La société décrite dans le roman n’est guère engageante… On sent poindre l’ombre d’un régime totalitaire derrière tout ça, et si je suis en règle générale attirée par les grandes villes, force est de constater que cette étouffante et épuisante métropole broie les individus davantage qu’elle ne favorise leur épanouissement. A court de ressources, Budaï va effectuer des petits boulots pour gagner sa pitance ;  le lecteur découvre ainsi un autre aspect de la vie locale, et comprend alors que ce monde imaginaire n’a en réalité rien de bien différent du nôtre… Il n’est dès lors pas étonnant que le récit bascule subitement et sans prévenir vers quelque chose de beaucoup plus noir, alors que l’on commençait à s’installer dans une sorte de routine relativement confortable. Une rupture brutale survient en effet à quelques dizaines de pages de la fin du roman : ce changement de ton et de rythme peut déstabiliser, mais il est à mes yeux totalement pertinent (même s’il ne m’aurait pas déplu de passer davantage de temps à arpenter les rues de la ville en compagnie du linguiste).

Epépé demeure quoi qu’il en soit une expérience de lecture fascinante. L’écriture simple et agréable facilite l’immersion (il est à noter que le roman a été traduit par la propre fille de l’auteur). J’ai pour ma part été happée dès la première page, et je l’ai lu d’une traite. Est-on dans un rêve ? un cauchemar ? Budaï a-t-il basculé dans une sorte de dimension parallèle ? Visionnaire et profondément universel, le roman intrigue et séduit,  sans d’ailleurs apporter de réponse tranchée aux questions qu’il suscite (la fin ouverte est un brin frustrante, mais elle fonctionne). Je l’ai vécu comme une plongée vertigineuse et angoissante dans un monde urbain imaginaire, doublée d’une réflexion sur l’importance du langage dans la communication entre individus.
 
Pour résumer : un roman que je recommande, mais dont l’intrigue répétitive et la fin ouverte ne seront peut-être pas du goût de tout le monde…

 

Coup de coeur !    ♥

 
Prochaines lectures hongroises : La porte de Magda Szabo, Guerre et guerre de Laszlo Krasznahorkai… J’aimerais aussi relire du Sandor Marai (j’avais beaucoup aimé L’héritage d’Esther).
 


Les Bibliomaniacs en ont parlé il y a quelques mois.

 

 

 

Ils pourraient également vous intéresser :

4 thoughts on “Epépé – Ferenc Karinthy

  1. Ah un incontournable!!! Complètement fascinant ce roman.
    (et je constate que le chat a bien déménagé lui aussi)

    1. Jamais sans mon chat !
      Et oui, ce roman est tout à fait unique en son genre (dire que j’en ignorais totalement l’existence il y a encore quelques mois).

  2. J’avais personnellement été un peu déçue, peut-être parce que j’en attendais énormément. J’ai aimé le côté absurde de l’intrigue, mais j’ai trouvé qu’elle finissait par tourner en rond et que la fin manquait de cohérence par rapport au reste du récit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *