Contes ordinaires d’une société résignée – Ersin Karabulut [Le point BD #2]

Traduction et adaptation : Didier Pasamonik
Fluide Glacial, 2018, 80 pages

 

La quatrième de couverture :

 
Avec la poésie, la noirceur et l’imaginaire d’un Edgar Allan Poe, Ersin Karabulut nous dresse le portrait d’une société qui a renoncé à ses illusions face au carcan familial et aux pouvoirs politiques et financiers.

Un recueil de fables d’anticipation poétiques et troublantes qui témoignent de la vivacité de la bande dessinée turque.
 

 

L’opinion de Miss Léo :

 
Je me suis fait un petit plaisir la semaine dernière, en m’offrant ce superbe album paru il y a un peu plus d’un mois aux éditions Fluide glacial. Ce sont d’abord la nationalité de l’auteur et la beauté de l’illustration de couverture qui ont capté mon attention. J’étais également intriguée par la référence à Poe, ainsi que par le format (quinze contes très courts, constituant une sorte de Black Mirror du neuvième art). Dimensions 24 x 32, nombre de pages conséquent, couverture mate : ce recueil d’histoires étranges et décalées bénéficie d’un bel écrin, qui sied parfaitement à la qualité graphique de l’ouvrage.
 
Ersin Karabulut est un formidable dessinateur, qui montre ici toute l’étendue de son talent. Finesse du trait, usage maîtrisé des couleurs, découpage agréable… Certaines planches se révèlent résolument réalistes, tandis que d’autres s’apparentent davantage au travail d’un caricaturiste. Les décors sont tout aussi aboutis que les personnages, et les illustrations dans leur ensemble m’ont beaucoup plu.

 

Troisième conte – Trois cent neuf

 

Ce visuel saisissant sert magnifiquement le propos, apportant de la force et de la cohérence aux récits grinçants concoctés par l’auteur. Ces quinze contes fantastiques à la tonalité angoissante dressent le portrait d’une société passive et malléable, dans laquelle personne ne s’émeut plus de rien. On est surpris de voir les personnages accepter comme un état de fait les dérèglements étranges de leur quotidien ; on s’interroge également devant la facilité avec laquelle certains d’entre eux en viennent à commettre les pires horreurs, sans exercer le moindre esprit critique.

 

Ersin Karabulut fait preuve d’une imagination débordante, et le lecteur a de quoi se sentir légèrement déboussolé. Un virus qui communique en faisant apparaître des inscriptions sur la peau de ses victimes… Un jeune garçon au visage déformable, capable de se faire passer pour n’importe lequel de ses proches… Un vieillard qui refuse obstinément de mourir, dans une société où le nombre d’années de crédit-vie alloué à chaque famille est distribué à parts égales entre les membres du foyer… L’originalité des situations et l’efficacité des chutes rendent la lecture captivante, même si certaines histoires, moins subtiles et plus laborieuses, m’ont un peu moins intéressée que d’autres. La brièveté des contes (deux à six pages) est ici un atout, et permet d’éviter toute forme de lassitude.

 

Sixième conte – La chose au plafond (l’un de ceux qui m’ont moins plu, justement)

 

La plupart de ces courtes fables sont quoi qu’il en soit brillamment menées.
 
Certaines traitent de sujets relativement légers, sur un mode humoristique, tout en pointant les excès et le mal-être d’une société à la dérive. La vie de couple et les relations familiales figurent parmi les thèmes de prédilection de l’auteur (j’ai bien ri en lisant Un amour de concombre, dans lequel un mystérieux individu drague des femmes mariées en glissant des mots-doux dans les légumes qu’elles achètent au marché oui, je sais, raconté comme ça, ça a l’air complètement con).

Le reste du recueil est beaucoup plus sombre, et offre quelques visions cauchemardesques. L’allégorie permet de dénoncer les régimes autoritaires et les gouvernement castrateurs (on pense à 1984), ainsi que l’aveuglement d’une population moutonnière. On rit jaune, d’autant plus que certaines histoires se révèlent assez trash, voire franchement dégueu. Il est clair que ces Contes ordinaires d’une société résignée ne seront pas du goût de tout le monde, et pourront heurter la sensibilité des lecteurs les moins endurcis. Automutilation, cannibalisme, enfanticides : tout est permis, ou presque, et l’auteur dérange par son absence totale d’inhibition en la matière… sachant que tout cela n’est évidemment pas à prendre au premier degré !

 

 

On a envie de soutenir le travail d’Ersin Karabulut, qui incarne la vitalité de la bande dessinée satirique turque, probablement condamnée à court terme (il est à la tête d’Uykusuz, l’un des rares journaux satiriques encore en activité). On devine que l’objectif des oeuvres réunies ici est de susciter une prise de conscience, de réveiller les masses, d’inciter chaque individu à réapprendre à penser par soi-même. Que peut l’art contre la bêtise et la violence ?

 

 

Le dernier conte, Monochrome, traduit parfaitement la situation actuelle du peuple turc : une société colorée se pare peu à peu de nuances grisâtres, pour évoluer vers un monde en noir et blanc, où les rares touches de couleur ne sont plus tolérées.

 

Dernier conte – Monochrome

 
Pour résumer : j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de ce recueil percutant, qui allie rigueur narrative et élégance graphique. Les histoires sont très variées, et invitent à la réflexion. Derrière la satire féroce et le politiquement incorrect transparaissent une réelle sensibilité, et un talent de conteur certain.

 

 

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