De Vigan, Laurent, Pisier, Fridlund [Flop flop flop #1]

J’inaugure avec ce billet une rubrique consacrée à des lectures qui m’ont déçue, voire énervée. Dire du mal des romans que je n’ai pas aimés me procure une immense satisfaction (normal, j’ai tellement souffert en les lisant), aussi n’ai-je absolument pas l’intention de les passer sous silence. J’ajoute que ce sont les billets que j’écris le plus facilement, donc pourquoi se priver ??

Je démarre avec du lourd, puisque je m’apprête à dézinguer une romancière (eh non, pas “autrice”, je suis contre ce terme que je trouve très moche) française très renommée, un roman français dont tout le monde (ou presque) a parlé en bien en 2017, et un roman américain publié chez Gallmeister (l’éditeur chouchou de la blogo).

 

** Rire sardonique **
 

Les loyautés, de Delphine de Vigan

 
  JCLattès, 2018, 208 pages
 

Résumé (copié sur Babelio) :

Les destins croisés de quatre personnages : Théo, enfant de parents divorcés ; Mathis, son ami, qu’il entraîne sur des terrains dangereux ; Hélène, professeure de collège à l’enfance violentée, qui s’inquiète pour Théo ; Cécile, la mère de Mathis, qui voit son équilibre familial vaciller.


 
La catastrophe de cette rentrée littéraire de janvier !

Pour être honnête, je reconnais ne pas avoir été non plus très convaincue par D’après une histoire vraie, qui regorgeait déjà de nombreux clichés, et dont la construction m’avait semblé très artificielle. Celui-ci ne m’avait toutefois pas déplu, même si je n’avais pas ressenti le même enthousiasme que d’autres lecteurs.

Partant de ce constat, je n’aurais probablement pas lu Les loyautés si nous ne l’avions pas mis au programme de la dernière émission des Bibliomaniacs. J’aurais en l’occurrence mieux fait de m’abstenir… Rien à sauver ou presque dans ce roman raté, qui accumule les poncifs et multiplie les fautes de goût. Certes, c’est fluide, ça se lit vite, mais que de clichés !

La prof d’EPS qui humilie les élèves, la prof d’histoire qui les comprend et semble la seule à se préoccuper de leur mal-être (c’est bien connu, pour détecter la souffrance d’un adolescent, il faut soi-même avoir vécu des traumatismes dans son enfance), les enfants qui souffrent systématiquement de troubles du comportement suite au divorce de leurs parents… Bonjour la caricature ! Delphine de Vigan ne nous épargne rien, et le roman manque cruellement de subtilité. L’intention est sûrement louable, mais le thème de l’enfance maltraitée est ici esquissé de façon grossière, ce qui rend la lecture particulièrement pénible. Tous les personnages des Loyautés vivent ou ont vécu des situations épouvantables, et cette accumulation de cas extrêmes nuit considérablement au propos. On ne sait pas très bien quels sont les objectifs poursuivis par l’auteur à travers ce roman…

Ajoutez à cela un personnage profondément antipathique (Hélène est imbuvable de suffisance), et une fin totalement ratée (à l’image du reste de l’ouvrage), et vous obtiendrez l’un des pires romans qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. C’est d’autant plus rageant que Delphine de Vigan vaut sûrement mieux que cette chose (je ne suis pas fan, mais je lui reconnais néanmoins un certain talent). Ce qui m’amène au constat suivant : comment un éditeur peut-il publier un tel navet ?? Les loyautés aurait mérité d’être retravaillé, quitte à repousser sa sortie de quelques mois. La version qui nous est proposée ressemble davantage à un premier jet non abouti, bâclé par une romancière dont la renommée suffira néanmoins à en écouler plusieurs milliers d’exemplaires, avec l’aide de quelques critiques complaisants. Je vous invite pour ma part à passer votre chemin !
 

 

Et soudain, la liberté, de Caroline Laurent et Evelyne Pisier

 
  Les Escales, 2017, 448 pages
 

L’histoire :

(Auto-)biographie romancée d’Evelyne Pisier, écrite à quatre mains avec son éditrice Caroline Laurent. De l’Indochine à Cuba en passant par Paris et la Nouvelle-Calédonie, nous découvrons le destin de Lucie Desforêt et de sa mère Mona, qui furent de tous les combats pour la liberté et l’émancipation des femmes, après avoir échappé à l’emprise d’un père/mari raciste, maurrassien et grand défenseur du modèle patriarcal.


 
Difficile de passer à côté de ce roman, largement encensé et fortement médiatisé à l’automne dernier (toute la blogo en a parlé avec des trémolos dans le clavier). J’ai pourtant tardé à le lire, car je ne le sentais pas. De façon générale, j’évite de me précipiter sur les “valeurs sûres” supposées, qui me déçoivent plus souvent qu’elles ne m’enchantent (en l’occurrence, je n’ai pas eu le choix, puisque j’ai dû le lire pour l’émission de janvier des Bibliomaniacs) …

J’ai cru pendant quelques dizaines de pages que mes craintes se révéleraient infondées. J’avais pourtant raison de me méfier, puisque je n’ai finalement été emballée ni par l’écriture, ni par les partis-pris narratifs des deux comparses.

L’histoire (celle d’Evelyne Pisier) avait pourtant un énorme potentiel romanesque, avec un passionnant contexte historique en toile de fond. J’ai apprécié les premiers chapitres, centrés sur l’enfance de Lucie en Indochine, de la Seconde Guerre Mondiale à la décolonisation. J’ai été touchée par le parcours et l’évolution de Mona, qui sut se remettre en question pour quitter son mari et son milieu d’origine, après avoir lu Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Son combat féministe en faveur de l’émancipation des femmes et des peuples permit à sa fille Lucie de connaître une vie bien différente de celle à laquelle son enface la prédestinait.

Le matériau de base était plus que séduisant, mais le roman est malheureusement gâché par la mièvrerie de certains passages (cf la relation de Lucie avec Fidel Castro), ainsi que par les interventions ridicules de Caroline Laurent, à base de considérations pseudo-philosophiques et d’explications lourdingues, qui hachent le récit et rendent l’ensemble totalement bancal. Et soudain, la liberté présente à mon sens un défaut de taille, qui réside dans la structure même de l’oeuvre : on nous annonce une version romancée de la vie d’Evelyne Pisier et de sa famille, dans laquelle les prénoms et les patronymes des différents protagonistes seront modifiés, mais Caroline Laurent persiste à vouloir nous expliquer le pourquoi du comment, ce qui se révèle totalement contre-productif. Plutôt que d’osciller constamment entre le roman et la biographie, il aurait fallu opérer un choix clair et tranché, et laisser le lecteur démêler le vrai du faux.

Et soudain, la liberté n’échappe pas aux clichés, et manque souvent de subtilité. L’éditrice agace en nous rabâchant la beauté et l’évidence de son amitié avec Evelyne ; le père de Lucie n’ouvre la bouche que pour tenir des propos racistes (ça va, on a compris, pas la peine d’en rajouter…) ; Mona se lie d’amitié avec une bibliothécaire, qui se révélera comme par hasard homosexuelle (j’ai trouvé le personnage très caricatural, ce qui n’a rien d’étonnant, puisque celui-ci a été inventé de toutes pièces par Caroline Laurent) ; Lucie ne sera une femme accomplie que si elle réussit brillamment son agreg de droit public (oui, on peut être une femme émancipée sans pour autant finir à la première place d’un concours ultra-sélectif). Tout cela mis bout à bout fait que j’ai eu bien du mal à apprécier ce roman (qu’il ait rencontré un tel succès demeure pour moi un mystère)…
 

 

Une histoire des loups, de Emily Fridlund

 
Titre original : History of Wolves
Traduction (américain) : Juliane Nivelt
Gallmeister, 2017, 304 pages
 

L’histoire :

Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne. Bientôt, alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de passer avec lui ses après-midi, puis de partager leurs repas. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaieté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.


 
Grosse déception avec cette “histoire des loups”, pourtant publiée chez Gallmeister, dont j’apprécie généralement la ligne éditoriale (avec quelques ratés cependant). Emily Fridlund signe un roman sans queue ni tête, dépourvu de substance et assez mal construit, qui juxtapose maladroitement plusieurs arcs narratifs, sans parvenir à rendre le tout cohérent. La jeune écrivain(e) semble totalement dépassée par l’ambition de son projet. Roman d’apprentissage, chronique adolescente, histoire d’un enfant malade, oeuvre de nature-writing : la mayonnaise ne prend pas, et le résultat n’est ni troublant, ni poétique (comme annoncé sur le site des éditions Gallmeister).

J’attendais beaucoup du cadre (un lac du Minnesota), mais celui-ci m’a semblé très peu exploité, bien que j’aie tout de même apprécié certaines descriptions. J’espérais un récit très noir, mais Emily Fridlund échoue à créer la moindre atmosphère. La narration mollassonne et sans épaisseur, les personnages insipides et le récit décousu font que je me suis rarement autant ennuyée en lisant un livre ! J’ai failli abandonner, mais je l’ai tout de même terminé en pestant, puisque nous avions prévu d’en parler dans l’une de nos émissions des Bibliomaniacs consacrées à la Rentrée Littéraire 2017… Bref, je ne le recommande pas.
 

 

C’est tout pour aujourd’hui. Je vous retrouve bientôt avec d’autres lectures plus réjouissantes.

 

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9 thoughts on “De Vigan, Laurent, Pisier, Fridlund [Flop flop flop #1]

  1. Quand ça dézingue, c’est jouissif! Rassure toi, je n’avais pas du tout envie de les lire… Le roman de De vigan ne suscite pas que de l’enthousiasme sur les blogs, tu n’es pas seule. Pourquoi faire paraître ce bouquin? Tu as déjà flairé la réponse. Un éditeur peut-il refuser un roman de la compagne de … de plus il sait que ce roman aura du succès!

  2. Ahhh j’aime ce billet rafraîchissant qui sort des sentiers battus. Honnêtement malgré tous les éloges, Et soudain, la liberté ne me tentait pas du tout… Quant au roman de Delphine de Vigan, il me semble avoir lu pas mal d’avis très mitigés quand même… Beaucoup s’accordent à dire qu’elle a un peu chié dans la mousse sur ce coup-là. Je passerai aussi mon tour, du coup.

  3. Ah des billets comme ça, construits , argumentés,…et à charge, comment j’aime ! (Je n’aurais probablement pas quitté la blogo si on en croisait un peu plus…) . Merci de mettre les pieds dans le plat ainsi et d’éviter des achats de “suivisme” pur ( quoique comme dit Keisha , le De Vigan ne semble convaincre personne dans le fond cette fois-ci 😉

  4. haha, je suis tellement d’accord avec toi pour “Les Loyautés”…
    c’est dommage pour “Une histoire des loups”, je pense vraiment qu’il y avait un potentiel et que le roman aurait mérité d’être retravaillé… et pour “Et soudain, la liberté” tu connais mon avis 😀

  5. D. de Vigan, j’ai bien aimé un ou deux livres, dont un particulièrement Rien ne s’oppose à la nuit, mais n’ai pas persisté pa manque d’envie. Quant aux autres auteurs que tu cites je ne les connais pas (et il paraît que jadis, autrice était le terme employé…)

  6. Je ne mettrais pas Et soudain la liberté dans les grands livres, bien sûr, mais le lire ne m’a pas déplu. Le De Vigan est davantage une déception.

  7. J’adore cette nouvelle chronique!
    J’ai passé mon tour pour le Delphine de Vigan, même s’il me tentait. Comme quoi, j’ai plutôt bien fait!
    “Et soudain la liberté” ne me tentait pas. Ouf.
    Et j’ai acheté “Une histoire des loups” sous la contrainte d’Electra. Elle m’a juré qu’il me plairait. La pression est forte!
    À suivre…

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