Monsieur le Commandant – Romain Slocombe

Pocket, NiL éditions, 2011, 238 pages

 

La première phrase :
Monsieur le Commandant,
Ces lignes, que vous recevrez ce soir, il me serait facile – usant de discrétion, réduisant par la force des choses leur contenu à l’essentiel -, même dans un bourg de province où tout, ou presque, finit par se connaître, il me serait facile (permettez-moi d’insister sur ce point) de vous les adresser sous le couvert de l’anonymat.

 

L’histoire :
Haute-Normandie, 1942. Le célèbre écrivain Paul-Jean Husson, Académicien, pétainiste et antisémite convaincu, se lance dans la rédaction d’une lettre à destination du Sturmbahnführer de la Kreiskommandantur locale, dans laquelle il revient sur sa relation ambiguë avec la ravissante épouse de son fils Olivier, blonde, allemande… et juive.

 

L’opinion de Miss Léo :

 

C’est le deuxième roman de Romain Slocombe que je lis, après l’excellent Qui se souvient de Paula ?, lequel traitait déjà de la Deuxième Guerre Mondiale et la déportation (un sujet qui comme chacun sait m’intéresse peu, et que je fuis comme la peste… ou pas !). J’attendais beaucoup de Monsieur le Commandant, et je n’ai pas été déçue. Merci Père Noël pour ce joli cadeau.Remarquable et terrifiant : je pourrais m’arrêter là, tant ces deux adjectifs me paraissent illustrer à merveille la profonde réussite de ce roman délicieusement ambigu, que je recommande sans la moindre hésitation. Comment ne pas frétiller d’enthousiasme devant le parti pris original et glaçant de ce brillant exercice de style, mené de main de maître par un auteur au sommet de son art ? Romain Slocombe se surpasse en prêtant sa plume à un collaborateur convaincu et antisémite notoire, dont les idées nauséabondes s’expriment tout au long de ce qu’il faut bien appeler une lettre de dénonciation.
 
Troublant, grinçant, jubilatoire : Monsieur le Commandant est tout cela à la fois, et c’est avec une indéniable fascination que l’on “écoute” cet homme de lettres, a priori éduqué et doué d’importantes capacités de réflexion, débiter en toute bonne foi les pires horreurs, dans un style légèrement ampoulé. Paul-Jean Husson n’a de cesse de le répéter : il faut craindre les Juifs, dont tout laisse à penser qu’ils mèneront l’Europe tout entière au chaos. Et pourtant… Paul-Jean Husson tombe contre toute attente amoureux d’une juive (sa belle-fille !), qu’il va s’efforcer de “sauver”, avec une naïveté des plus désarmantes. Conclusion : Paul-Jean Husson est un beau salaud, auquel on s’attache malgré tout (d’où le malaise) ! Cet atroce personnage empli de certitudes et bercé d’illusions semble en réalité complètement à côté de la plaque, et la requête qu’il adresse au Sturmbahnführer (le Commandant du titre) se révèle particulièrement dérisoire. Je n’en dis pas plus, afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte !

 

Le roman est inspiré d’une histoire vraie, et la reconstitution historique se base sur de nombreuses archives (c’est ce que j’apprécie chez Slocombe, dont les romans sont parfois à la limite du documentaire). Les personnages connaissent d’abord l’Exode, puis l’Occupation et ses atrocités. La France est alors à la merci de la Milice et/ou des nazillons de tout bord, et nul n’est à l’abri du Mal qui gangrène impitoyablement la civilisation européenne. Le roman ne cherche pas à édulcorer la violence inhérente à cette bien sinistre époque, et les lecteurs les plus sensibles seront probablement choqués par le réalisme cru d’une insoutenable scène de torture, survenant dans le dernier tiers du roman. Ce n’est cependant pas le passage qui m’a le plus marquée, et j’ai été bien davantage remuée par la violence idéologique qui sous-tend l’ensemble du texte, lequel trouve d’ailleurs une inquiétante résonance de nos jours, en ces temps d’intolérance et de repli communautaire.

 

Pour résumer : une intrigue profondément romanesque, un choix narratif original et un arrière-plan dense et riche, tout cela réuni en un seul et même ouvrage. Je suis conquise.

 

Coup de coeur !
 
Lire les avis de Livre et compagnie, Alex mot à mots et Tasha.
 
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Et une nouvelle participation au challenge Deuxième Guerre Mondiale d’Ostinato.
 

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22 thoughts on “Monsieur le Commandant – Romain Slocombe

  1. Je n'ai vraiment jamais pu digérer son Mortelle résidence. Je ne crois pas que je pourrai relire un livre de cet auteur un jour, malgré tout le bien que tu en dis !

    1. Je pense que Monsieur le Commandant est beaucoup moins trash que la plupart de ses autres romans, qui ne m'attirent d'ailleurs pas plus que ça !

  2. Zut alors, je l'ai croisé l'autre jour en brocante mais je ne l'ai pas pris. J'ai loupé une belle perle du coup :/

  3. Tu m'avais déjà dit tout le bien que tu pensais de Romain Slocombe et j'ai vraiment hâte de lire le dernier. J'espère qu'il sera à la hauteur des deux que tu as lus.

  4. Je connais pas du tout cet auteur, mais ton article m'a donné envie de m'y intéressée d'autant plus que l'angle pris par l'auteur pour raconter son récit à l'air plus qu'original !

    1. Le parti pris narratif est particulièrement séduisant. Je te conseille vivement ce roman, si tu penses que le thème est susceptible de t'intéresser.

  5. J'aime beaucoup ta critique sur ce roman que j'ai adoré. Et comme pour toi, le pire c'est que cet antisémite notoire, incarnation de la plus parfaite pourriture est pourtant un personnage touchant. Et pour cela je remercie Romain Slocombe qui ne tombe jamais dans le manichéisme.

    1. Ah, je suis contente que tu l'ais toi aussi apprécié ! J'ai eu beaucoup de mal à écrire mon billet, et il m'a fallu plusieurs semaines avant de trouver "l'inspiration". Je suis donc ravie que tu te sois retrouvée dans ma critique.

  6. Rho la la tout me tente… jusqu'à ce que tu parles de l'insoutenable scène de torture, je dois reconnaître que j'ai beaucoup de mal avec ça.
    Pourtant moi la WW2 c'est carrément mon truc, et si tu me dis que c'est documenté (condition sine qua non), et qu'on a un personnage aussi trouble que détestable; arhhhh…..
    Je ne connaissais pas du tout cet auteur, je vais voir si je le tente quand même…

    1. Non, mais la scène de torture n'est peut-être pas si terrible que ça. Je me méfie toujours, car je sais que certaines lectrices sont beaucoup plus sensibles que moi vis à vis de ce genre de descriptions. En tout cas, il serait dommage de passer à côté de ce formidable roman !

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