Le temps de la haine – Rosa Montero


Titre original : Los tiempos del odio
Traduction (espagnol) : Myriam Chirousse
Editions Métailié, 2019, 357 pages


Tome 1 : Des larmes sous la pluie
Tome 2 : Le poids du coeur

La première phrase :

– Sans amour, la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

(ça paraît niais comme ça, mais nous sommes chez Rosa Montero, donc mieux vaut ne pas se fier aux apparences !)


L’histoire :

Madrid, 2110. La réplicante Bruna Husky n’a plus que trois ans, trois mois et seize jours à vivre, lorsqu’elle découvre impuissante la disparition de son amant, le commissaire Paul Lizard. Ce dernier est retenu comme otage par l’AJI (Armée de Justice Instantanée), un groupe de (très jeunes) terroristes aux revendications légitimes, dont les méthodes se révèlent toutefois particulièrement violentes. Prête à tout pour retrouver Lizard avant sa mise à mort annoncée, la détective se lance alors dans une course contre la montre à l’issue incertaine. Les tous jeunes États-Unis de la Terre doivent quant à eux faire face à une crise sans précédent, qui pourrait bien les mener tout droit vers une guerre civile aux conséquences dévastatrices.


L’opinion de Miss Léo :


Cela faisait des mois que j’attendais la traduction du troisième tome des aventures de Bruna Husky, dont j’avais repéré la sortie espagnole en 2018. Hourra, le voici enfin ! Il est très rare que j’achète des romans en grand format, mais je ne pouvais évidemment pas passer à côté de celui-ci.

Si vous me suivez depuis longtemps, vous n’ignorez sans doute pas à quel point j’aime cette série. Rosa Montero avait su me séduire dès le premier tome, qui avait été pour moi une révélation (avec une belle référence assumée à Blade Runner en guise de fil conducteur). J’avais également pris beaucoup de plaisir à découvrir le deuxième épisode, dans la continuité du premier. Mes attentes étaient donc assez élevées concernant le troisième tome, que je rechignais d’ailleurs à commencer (je ne suis pas à une contradiction près)…

Verdict : défi relevé haut la main !

Le temps de la haine peut (éventuellement) être lu indépendamment des deux autres, mais il serait vraiment dommage de passer à côté des précédents livres, auxquels il est souvent fait référence dans ce nouvel opus. Rosa Montero garde les mêmes personnages, et continue d’explorer l’univers futuriste dans lequel ils évoluent. Bienvenue dans un vingt-deuxième siècle cauchemardesque. Des ressources aussi vitales que l’air et l’eau sont désormais aux mains de quelques multinationales sans scrupule. Les plus pauvres (soit une bonne partie de la population) sont relégués dans les zones les plus polluées du globe, et sont de fait condamnés à une mort précoce et douloureuse. La Terre entretient par ailleurs un état de guerre froide avec les plateformes orbitales qui l’entourent, et le monde entier retient son souffle, devant la menace d’un conflit imminent.

La romancière espagnole signe un magnifique récit d’anticipation, dont le contexte se révèle ma foi très actuel, et souvent glaçant de réalisme. Parmi les thèmes abordés figurent notamment le réchauffement climatique, la crise des démocraties occidentales, le retour en force du populisme, les crispations identitaires, le transhumanisme ou encore le terrorisme. Opportuniste ? Peut-être, mais l’ensemble n’en demeure pas moins remarquablement pertinent, car intégré à une véritable histoire en forme d’enquête policière, menée tambour battant par l’auteur (dont les qualités de conteuse ne sont plus à démontrer). Rosa Montero interroge notre dépendance à l’électronique et aux nouvelles technologies, et envisage les limites du progrès, en insistant notamment sur notre difficulté à exister dans un monde bruyant, artificiel et surtout profondément injuste, qui conduit une jeunesse en plein désarroi à se réfugier dans la drogue… ou dans l’activisme ! Cela préfigure peut-être les évolutions en cours à venir de notre société, mais le message, bien que pessimiste, n’en demeure pas moins teinté d’espoir. En réaction aux profondes inégalités qui gangrènent la vie sur Terre se développent ainsi des mouvements de rébellion, violents ou pacifistes. Revenir à une vie plus simple, à davantage de justice sociale, sauvegarder la culture des siècles passés, entretenir la mémoire collective, préserver les liens amicaux… Autant de fondamentaux souvent délaissés, néanmoins indispensables à notre survie.

Le temps de la haine débute par une scène très intense, qui cueille le lecteur à froid. On retrouve ensuite avec grand plaisir la fascinante Bruna Husky, réplicante de combat obsédée par le compte-à-rebours qui la mènera inexorablement à sa propre mort. Toujours aussi paumée, en proie à d’insupportables angoisses existentielles, Bruna mène l’enquête avec un acharnement souvent douloureux. Avec-elle ressurgit l’éternelle question : à quoi reconnaît-on un être humain ? Un clone génétiquement amélioré, une femme à trois yeux ou un homme augmenté de prothèses bioniques en tout genre font-il encore partie de l’espèce Homo Sapiens ? Le roman réserve de ce point de vue quelques belles surprises.

La détective est bien entourée : l’intrigue repose en grande partie sur une galerie de personnages secondaires singuliers et pleins d’humanité, très attachants, que Rosa Montero prend le soin d’enrichir à chaque épisode. Aucun d’entre eux ne joue le rôle de simple faire-valoir. Les femmes sont à l’honneur, et c’est en mettant leurs compétences en commun que nos héros atteindront (peut-être) leurs objectifs. Le temps de la haine est par ailleurs un roman plein d’amour, dont le titre est par conséquent bien plus subtil qu’on ne pourrait le penser.

Pour résumer : narration très fluide, pertinence du fond, richesse de l’intrigue, personnages travaillés… J’ai pris énormément de plaisir à la lecture de ce thriller futuriste angoissant, mais aussi très prenant. Les dernières pages sont lumineuses. Le côté scientifique est quant à lui assez excitant (oui, on est bien dans un roman de SF, avec petite incursion dans le domaine spatial), et le texte se pare également de quelques références culturelles et artistiques ancrées dans notre XXème siècle. Ajoutez à cela une poignée de détails insolites, ainsi que quelques touches d’humour (Rosa Montero est une romancière pleine de malice), et vous comprendrez aisément pourquoi je place Le temps de la haine parmi mes meilleures lectures de 2019. Cette trilogie est ce que Rosa Montero a écrit de mieux, avec Le Roi transparent et La folle du logis (je vous recommande les deux, dans des genres complètement différent).


À lire sans attendre !!!

(et qu’on ne vienne pas me dire que “la SF, c’est pas mon truc”, et gnagnagna)



Passons maintenant aux choses qui fâchent, et évoquons ensemble un détail qui m’agace prodigieusement, malheureusement récurrent dans les traductions françaises. Non, “nitrogen” (ici “nitrogeno”) ne se traduit pas par “nitrogène”. Le terme existe, mais il n’est plus utilisé depuis… des décennies ! En français, on dit “azote”. Qu’on ne vienne pas me faire croire que c’est voulu (j’y vois surtout un manque de culture scientifique assez regrettable). Ce genre d’erreur a le don de me faire complètement sortir de ma lecture, surtout quand le terme est répété cinq fois au cours d’un même chapitre !

Ce bémol mis à part, je me dois de saluer une nouvelle fois la qualité de la traduction proposée par Myriam Chirousse, dont le travail est par ailleurs exemplaire.



3 thoughts on “Le temps de la haine – Rosa Montero

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